Wednesday, November 27, 2013

Appui-aérien dans les guerres civiles du Tchad 1975 - 1983


L’Escadrille Nationale Tchadienne (ENT) au combat


En avril 1976 la France fournit six AD-4N "Skyraider" pour la constitution de l'Escadrille Nationale Tchadienne (ENT) dont les personnels sont quatre anciens pilotes de chasse Français (recrutés par Paris), ayant quitté l'armée française, et opérants sous uniforme tchadien, ainsi que des coopérants de l'Assistance Militaire Française.

Après le retrait des troupes françaises d’assistance techniques en octobre 1975, la rébellion n’effectue plus d’opérations de grande envergure, l’armée tchadienne ayant apparemment retrouvé la maîtrise du terrain et des combats, mais surtout le FROLINAT se réorganisant.
Fin 1976, il compte près de 2000 combattants dont une centaine de commandos formés par les Libyens. Ces derniers leur fournissent également des armes plus performantes et modernes. Le BET est petit à petit laissé à l’abandon par l’état tchadien, ce qui permet à la deuxième armée du nord de la rébellion, avec Goukouni Weddeye à sa tête, sans Habré, de s’installer durablement dans le nord du pays. Les ressources financières sont importantes, notamment grâce à la rançon de Madame Claustre, ainsi que les impôts et droits de passages prélevés sur les trafics avec la Libye des camionneurs et travailleurs tchadiens.

Fin juin 1977, le président gabonais envoie deux AD-4N de la Garde Présidentielle aider les forces tchadiennes. Ces Skyraider sont pilotés par d’anciens pilotes de l’Armée de l’Air françaises, Jacques Borne et René Gras, tous deux "contractuels" pour l’état gabonais. Ils rejoignent leurs anciens "collègues" volant pour l’ENT le 26 à Faya-Largeau.

Skyraider gabonais à Faya-Largeau en juillet 1977 (Source : Jacques et Frédéric Borne)

En juillet 1977, le FROLINAT passe à l’attaque. Le poste de Zouar doit être évacué avant l’arrivée des rebelles. Une reconnaissance à vue est réalisée par un C-47 avec, à son bord, le colonel Jean-Louis Delayen (conseiller du Général Tchadien, Commandant en Chef des Forces Armées Tchadiennes), afin de suivre l’avancée des troupes de Weddeye. Une colonne de véhicules 4x4 armés est repérée en route pour Zouar. Le jour même une opération d’évacuation est mise en place à Faya-Largeau plusieurs jours avant la date prévue. A Zouar, les escarmouches ont commencé et on fait appel aux Skyraider. Les sorties sont réalisées à quatre avions chacun équipé de deux bombes de 250 kg, 10 roquettes et 400 obus. Les avions reviennent souvent avec des impacts, aussi, il est décidé de changer de tactique et de voler très bas, de l’ordre de 60 m. Les bombes et roquettes sont larguées en même temps que des passes canons sont réalisées, mais les avions volent tellement bas qu’ils passent de temps en temps dans le souffle provoqué par l’explosion des bombes. Le Skyraider de Jacques Borne revient ainsi avec deux impacts de ses propres bombes dans la verrière … Le 3 juillet, René Gras est obligé de se poser, touché au moteur, sur le terrain de Zouar abandonné par les tchadiens. Il est suivi par son ailier qui le récupère en place arrière dans la soute pour retourner à Faya-Largeau. Le Skyraider n° 19 sera réparé le lendemain grâce aux mécaniciens qui arrivent en C-47 couvert par trois Skyraider. Trois jours plus tard, le terrain, ainsi que les installations restantes sont bombardés et détruits. Zouar tombe finalement entre les mains des rebelles, suivi de Bardaï et enfin tout le Tibesti.

Les pilotes de Skyraider à Faya-Largeau début juillet 1977 (Source : Jacques et Frédéric Borne)

Le 29 janvier 1978, un DC-3 de l’ENT, avec à son bord trois sous-officiers de de l'Assistance Militaire Française, (dont l’adjudant-chef Gilbert Legoff et le Major Scabello) est abattu sur la piste de Zouar un peu avant les palmeraies de Yen et Kirdimi. Ils étaient partis faire une reconnaissance à vue à très basse altitude. Malheureusement, il volait tellement bas que la roulette a touché la bâche d’un BTR. Des tirs intenses ont suivi et alors que le pilote effectuait sa ressource, un SA-7 l’a touché à l’aile … Il s’agit du premier tir d’un SA-7 au Tchad et ce ne sera pas le dernier loin de là … Le lendemain, une opération de secours est organisée. Le DC-4 n° 936 de l’ENT décolle avec la logistique pour les SA330 Puma et les AD-4N en direction de Faya-Largeau. Après avoir survolé Faya, l’équipage part en direction de Zouar pour aller survoler la zone du crash. A 30 NM à l’ouest de Faya-Largeau, deux SA-7 sont tirés et atteignent l’avion sur chacune des ailes. Les deux moteurs en feu et sans hélices, le pilote réussit à crashé le DC-4 sans trop de casse. Les cinq membres d’équipage évacuent de justesse l’épave en feu tandis que les futs de carburant explosent les uns après les autres. Quelques temps après des SA330 Puma arrive sur zone pour évacuer tout le monde. Un Puma "canon" commence à tirer des rafales sur les rebelles en approche tandis que trois Skyraider débutent leurs passes de tir. L’opération d’évacuation terminée, tous les aéronefs repartent sur Faya-Largeau en rase-motte afin d’éviter de nouveaux tirs de SA-7.


Vue sur l'épave du DC-3 abattu par un SA-7 (Source : Nouvel Observateur 6 mai 1978)

En février, Faya-Largeau, Ounianga-Kebir, Fada et Koro-Toro tombent aux mains des rebelles. La route vers N’Djamena est maintenant ouverte. Le 18, le général Malloun demande alors l’aide de la France, conformément aux accords de coopération militaire de 1976.

Opération "Tacaud"

La bataille de Salal


L’opération Tacaud démarre par la mise en alerte de Jaguar, de Breguet Atlantic et de C-135F à Dakar et en France. La prise de Salal par les rebelles ouvre la porte de N’Djamena, aussi, les premiers éléments de l’opération ont pour mission de reprendre ce poste administratif sur la route venant de Moussoro. Le 16 avril, un détachement d’hélicoptères de l’ALAT équipés de canons et de missiles est en vue de Salal. Un AD-4N de l’ENT est envoyé en reconnaissance car aucun renseignement sur les positions rebelles n’est disponible. Malheureusement, il est abattu par un SA-7 et son pilote, le Sergent-Chef Jean-Louis Latour est tué.

Les Skyraider tchadiens en 1978 (Source : André Janel)

Deux Puma sont envoyés en secours, l’un d’eux est touché par les tirs, mais réussi à regagner la base de Moussoro. Les forces françaises sur place découvre alors qu’elles doivent faire face à près de 500 rebelles très bien armés ! Dans les jours qui suivent, quatre attaques sont réalisés, mais les rebelles Toubous résistent malgré les pertes sévères qu’ils subissent. Salal n’est pas reprise et le général Bredèche (nouveau Commandant des Eléments Français, COMELEF) ordonne le repli. Le 27 avril, une dizaine de Jaguar de la 11ème Escadre de Chasse décollent de Dakar en direction de N’Djamena en compagnie de deux C-135F.

La bataille d’Ati


Le 18 mai 1978, les rebelles prennent la ville d’Ati. Le lendemain, une mission de reconnaissance est réalisée par les Jaguar. Les photographies montrent les rebelles lourdement armés dissimulés dans la ville. Une compagnie du 3ème RIMa est envoyé sur place. Elle est accueillie par un feu nourri d’armes lourdes qui fait un premier mort dans les rangs français. Les Jaguar interviennent et réussissent à nettoyer la zone. L’attaque de la ville est ordonné faisant encore un tué et cinq blessés, mais les rebelles se replient. Le bilan total de l’opération est lourd dans leurs rangs : 80 tués, 7 véhicules détruits, 2 bitubes de 14.5 millimètres, un canon de 75 SR, 2 mortiers (un de 120 et un de 81), 6 mitrailleuses, 2 lance-roquettes RPG7 et 70 AK 47 récupérés.

La bataille de Djedda


Après la prise d’Ati, entre 500 et 600 rebelles du CDR (Conseil Démocratique Révolutionnaire d’Acyl Ahmat, groupe dissident du FROLINAT) sont signalés à Djedda. Une mission de reconnaissance est réalisé le 31 mai par le 3ème RIMa afin de détruire les rebelles présents dans la ville et sa région. Les combats sont violents et l’appui-feu des Jaguar, soutenu par le Breguet Atlantic, est systématique et coordonné directement avec les troupes au sol. Après sa première passe canon, le lieutenant-colonel Léon Pachebat à bord du Jaguar n°A52, ressent un choc violent et son moteur droit est en feu, tandis que deux SA-7 sont tirés en direction de son équipier. Les commandes devenant inopérantes, le pilote est contraint à s’éjecter. Il est récupéré vingt minutes plus tard par un Puma en provenance d’Ati. Le Jaguar explose avant de toucher le sol et les débris sont éparpillés sur une grande surface. Suite à l’analyse des débris, l’avion ne semble pas avoir été touché par un missile. Côté rebelles, tout le monde s’interroge pour savoir qui a fait but … Les troupes du 3ème RIMa et du 1er REC (Régiment Etranger de Cavalerie) prennent la ville en fin de journée, puis la palmeraie le lendemain sans combattre. Plus de deux cents armes sont récupérées dont une dizaine de SA-7. Trois autres Jaguar seront perdus en 1978, tous victimes d’accidents : le lieutenant Robert Jacquel (EC 3/11) est tué lors du crash du n°A109 (EC 2/11) au nord de Djedda le 8 août, le lieutenant J. François (EC 1/11) s’éjecte après une collision du n°A111 (EC 1/11) avec le Jaguar n° A97 vers Mongo le 23 août et le capitaine Serge Linemann (EC 1/7) est tué lors du crash du n°A106 (EC 1/11) à l’atterrissage à N’Djamena le 14 octobre.

Jaguar sur la base de N'Djamena lors de l'opération Tacaud (Source : Pascal Durand)

Goukouni Weddeye seul, le retour d’Hissène Habré


Le 27 août 1978, le CDR et les combattants du nord de Weddeye s’affrontent à Faya-Largeau et contraint Acyl Ahmat à se réfugier en Libye, ce qui entraine une rupture des relations entre Goukouni Weddeye et Kadhafi. Hissène Habré, resté en retrait des combats, se rapproche du général Malloun qui le nomme premier ministre fin 1978. L’affrontement devient rapidement inévitable entre les deux protagonistes et le 11 février 1979, Habré déclenche les hostilités dans la capitale. Les 200 FAN (Forces Armées du Nord) subissent les bombardements de l’artillerie, des hélicoptères Puma "canon" et des AD-4N "Skyraider" de l’armée national. Habré fait alors savoir au COMELEF Tacaud qu’il ne pourra garantir la sécurité des expatriés à N’Djamena si l’aviation tchadienne continue ses bombardements. Aussi, l’ordre est donné pour la suspension des vols, malgré les protestations du général Malloun. Aucun pilote « contractuel » français ne participe dès lors à la bataille. Les Jaguar, Breguet Atlantic  et C-135F sont mis rapidement à l’abri à Bangui en Centrafrique. Le 23 février, les Forces Armées Populaires (FAP) de Goukouni Weddeye profitent de la déroute des forces tchadiennes pour rentrer dans la capitale. Le bilan des combats est lourd : environ 4000 tchadiens civils et militaires sont tués. Tous les expatriés sont évacués car il n’y a plus d’administration (police, douane, …)

La bataille d’Abéché


Apprenant l’entrée dans la capitale tchadienne des troupes de Goukouni Weddeye, les combattants du CDR d’Acyl Ahmat, toujours soutenu par la Libye, attaquent Abéché le 5 mars 1979 avec une force de 800 hommes et 50 véhicules lourdement armés. Sur place, sont présentes les troupes du 3ème RIMa, une batterie du 11ème RAMa (Régiment d’Artillerie de Marine), le 1er escadron du RICM, ainsi qu’un détachement de l’ALAT composé de deux Alouette III équipés de missiles SS-11 et de deux Puma "canon", mais également un détachement des FAN d’Hissène Habré. Les combattants du CDR ne peuvent pas plus mal tomber et le combat tourne vite à leurs désavantages. Les AML se lancent à l’attaque des positions rebelles autour de la piste d’envol couvert par les hélicoptères de l’ALAT dont les missiles SS-11 font mouche à plusieurs reprises. Dans la ville, les combattants du CDR sont bloqués, puis repoussés par les FAN. En fin d’après-midi, la bataille d’Abéché est terminée au prix de deux tués pour les troupes de Tacaud. Les pertes des combattants d’Acyl Ahmat sont considérables : plus de 300 tués et 850 armes récupérées dont 13 mitrailleuses, 12 lance-roquettes RPG7, un bitube de 14.5 mm,  6 jeeps-canon de 106SR, 5 mortiers de 81, 34 missiles SA- 7, de nombreuses munitions et mines, 36 véhicules divers, de la Toyota armée au camion gros porteur. L’opération Tacaud prend fin en mai 1980.

La bataille d'Abéché : illustration de Daniel Bechennec

L'impossible réconciliation


Les combats qui ont eu lieu à N’Djamena poussent la communauté internationale à organiser plusieurs conférences entre belligérants tchadiens au Nigéria. Lors de Kano I, Malloum et Habré acceptent de démissionner. Lors de Kano II, la Libye tente de mettre à l’écart Weddeye et Habré sans succès. Le GUNT (Gouvernement d’Unité Nationale du Tchad) est créé le 29 avril 1979 avec à sa tête Lol Mahamat Choua, Weddeye et Habré occupant respectivement les ministères de l’Intérieur et de la Défense. Ce premier gouvernement ne tient que trois mois jusqu’à la conférence de Lagos II en août. L’accord de Lagos est signé le 21 par 11 factions. Weddeye prend la tête du GUNT avec Kamougué en tant que Vice-Président et Hissène Habré au Ministre de la Défense. Mais, neuf mois plus tard ce nouveau gouvernement éclate. Le 20 mars 1980, Habré rompt avec le GUNT et s’empare d’une partie de la capitale. Weddeye fait alors appel officiellement à la Libye et chasse Habré de N’Djamena le 15 décembre de la même année. L’ampleur de l’intervention militaire libyenne est immense. En effet, tout en intervenant dans la capitale, les Libyens apportent leur aide pour libérer Faya-Largeau, Biltine, le Batha. Le retrait des Libyens (sous la pression de la France, notamment), en novembre 1981, provoque un retour en force d'Habré. Il s’empare à nouveau de la capitale le 7 juin 1982. Son nouveau gouvernement obtient rapidement une reconnaissance internationale.

En juin 1983, le GUNT, de nouveau soutenu par les Libyens, engage une nouvelle offensive. Il s’empare de Faya Largeau, Abéché et se dirige vers N'Djamena. Finalement Habré et les FANT contre-attaquent et reprennent Abéché, puis Faya Largeau le 31 juillet. Les Libyens décident alors d’engager leur aviation pour soutenir leur allié. Entre le 30 juillet et le 2 août, pas moins d’une vingtaine de raids sont réalisés par les Su-22M3 "Fitter", Mirage et Mig-23MS "Flogger" sur les positions des FANT (bombes classiques, incendiaires, à fragmentation, tirs de roquettes et au canon) qui sont obligés de se replier sur la capitale. Les seuls aéronefs dont disposent Habré sont les trois Aermacchi MB-326K, les quatre Mirage 5M et le SA330 "Puma" mis à disposition par le Zaïre, mais ils sont incapables d'intervenir. Néanmoins, deux Su-22 sont abattus par des SA-7 et leurs pilotes faits prisonniers les 31 juillet et 6 août au-dessus de Faya Largeau. Habré ne cesse de demander une intervention de la France. Le 10 août, écrasée sous les bombes libyennes, Faya Largeau cesse toute résistance. Le même jour, l’opération Manta est déclenchée.

Texte © Copyright 2013 Arnaud Delalande.

Bibliographie

Ouvrages

 Raids dans le Sahara central (Tchad, Lybie, 1941-1987), Florent Sené, Harmattan 2011

Face à Kadhafi - Opération Tacaud (Tchad 1978-1980), Pierre de Tonquédec, Soteca 2012

Sur la toile


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